La « révolution des données » transforme-t-elle vraiment la gestion des villes ? Recherche pour le compte de l’Institut pour la Recherche de la Caisse des dépôts et consignations

Autre organisateur : Ismail Hamoumi

Qu’est-ce que la ville intelligente ? Un relevé des initiatives promues par les villes dans leurs sites internet ou la collection des divers prix et labels « smart city » conduit à une liste d’innovations sectorielles qui donne parfois l’image d’une accumulation de gadgets qui ne semble pas pouvoir répondre à l’ambition plus large de maîtrise globale inscrite dans l’expression de « ville intelligente ».

La recherche conduite par le LATTS a pris le parti d’aller au-delà de la collection d’innovations pour plonger dans les administrations des villes et intercommunalités et appréhender la manière dont sont développées et intégrées les différentes sources de données. L’enquête a été conduite auprès d’une cinquantaine de cadres municipaux de deux métropoles et d’une ville moyenne.

Coordination administrative, professionnelle ou partenariale

La recherche fait d’abord ressortir une diversité de formes de coordinations. Le cas de la première métropole illustre un projet explicite d’intégration organisationnelle dans une direction générale de l’information et du numérique regroupant les services d’information (l’ancienne DSI) et les composantes de la ville intelligente : l’open data, l’information géographique et le soutien à l’innovation. Le principal moteur de l’intégration est ici la volonté de soutenir l’intégration des différentes villes dans l’administration métropolitaine, fortement encouragée par l’affectation de moyens en fonction d’un coefficient d’intégration, par le rapprochement progressif des systèmes d’information.

La création d’une telle grande direction des systèmes d’information et du numérique a été envisagée dans la deuxième métropole étudiée sans que cela n’aboutisse. Cela n’empêche pas d’observer des formes de coordination, de type professionnel cette fois. Des relations privilégiées s’étaient initialement tissées entre des cadres de la ville à l’occasion d’un projet « Ecocité ». Ce groupe va ensuite affirmer plus nettement son existence à l’occasion de la réponse à un appel d’offre sur la smart city avec une grande entreprise de l’informatique. Ce groupe n’a pas d’existence officielle dans l’organigramme et se compose d’agents qui occupent le plus souvent une position hiérarchique intermédiaire, au sein de la direction des ressources informatiques, du service en charge de l’information géographique ou du service du développement économique. Ces agents de la métropole se reconnaissent dans un projet de défense d’une « souveraineté de la donnée » qui a pu être défendu à une autre échelle par la FNCCR et se sont rassemblés dans un effort commun pour évincer la grande entreprise de l’informatique.

Dans le troisième cas, celui d’une ville moyenne, c’est le caractère partenarial extraverti de la coopération qui apparaît caractéristique. A cette échelle le nombre de projets numérique est plus limité et il se trouve associé à des opportunités de partenariats. C’est ainsi  autour d’un appel à manifestation d’intérêt européen qu’un projet autour de la mobilité zéro carbone s’est cristallisé autour de la direction de la mobilité, qu’un projet « smart campus » est né autour de l’initiative d’un chercheur récemment arrivé à l’université locale,  qu’une action de distribution de chèques pour le soutien à l’inclusion numérique a été menée à l’initiative du Département.

Le travail autour des données

Dans tous les cas la figure métaphorique d’un « lac de données » dans lequel chacun viendrait déposer et puiser pour de nouvelles applications, apparaît bien éloignée de la réalité. La mise en relation des différentes données rencontre de nombreux obstacles, techniques et juridiques. Mais ce sont surtout les obstacles sociologiques et organisationnels qui ont la vie la plus dure.  Chaque composante de l’organisation,

chaque métier est orienté vers des finalités propres, avec des données collectées et traitées dans cette perspective, bien avant toute tentative de mise en commun à des fins de connaissance générale de l’administration. Il s’entremêle  des arguments de pouvoir (« donner mes informations c’est perdre des ressources pertinentes ») et des dimensions associées aux activités de travail quotidiennes de professionnels (« c’est compliqué », « cela n’est pas dans ma langue, cela prend du temps », « cela ne m’est pas immédiatement utile » …). Ces difficultés sont encore renforcées lorsqu’il s’agit de récupérer les données détenues par les entreprises délégataires de services publics au-delà de celles qui sont strictement nécessaires au suivi de l’exécution du contrat de délégation.

Cette résistance est l’objet d’un travail. Dans la deuxième métropole, les cadres du réseau professionnel évoqué précédemment, s’attachent à intéresser et enrôler les collègues des autres services dans un mouvement de développement et de mise en commun des données ou dans l’offre de service d’une infrastructure de réseaux de capteurs à bas coûts. De manière pratique ils ont développé un réseau LoRA (Long range Wide-area Network) qui permet à des objets connectés d’échanger des informations avec des données de taille réduite et à faible coût. Cela peut par exemple permettre de mesurer des débordements dans divers lieux de la ville en cas d’inondations ou de mesurer le taux de remplissage des bennes à ordures pour optimiser les tournées de ramassage.

On retrouve l’importance d’un travail dans le suivi fin de l’activité d’un « urbaniste » informatique dans la première métropole. La fonction « d’urbaniste » en informatique repose sur une analogie avec l’aménagement et l’idée que l’on pourrait établir des règles préalables s’imposant à tous (un plan d’occupation des sols) que les « architectes » en charge de progiciels particuliers devraient respecter. Cependant à la manière des urbanistes qui exercent leur activité en zone urbaine dense, les « urbanistes informatiques » doivent bien partir d’une situation existante. C’est alors en dressant des « cartes » permettant de représenter la complexité des 1200 applications sous différents angles (par ville, par métier, par service) que cet agent permet de donner à voir comment une décision particulière peut participer d’une réduction de la complexité et d’une plus grande facilité dans le partage des données entre différentes composantes de l’agglomération.

L’aspect laborieux et très progressif de la mise en relation des données en interne fait alors contraste avec l’extrême rapidité de certains développements économiques (uber, waze, free floating). La ville intelligente doit alors être comprise comme une addition de ces deux évolutions : d’une part l’accomplissement de l’administration électronique et de l’autre le déploiement de ces nouvelles offres externes. Mais elle doit aussi être comprise comme une délicate composition : la capacité des villes à reprendre la maîtrise à court terme face à ces nouveaux développement du numérique externes suppose la réalisation d’une intégration interne du système d’information qui ne se joue qu’à plus long terme.

 

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