Michel Marié, qui a terminé sa carrière de chercheur atypique au LATTS, est décédé en août 2026 à Paris à l’âge de 95 ans. Il était quasiment de la génération des Alain Touraine, Edgard Morin ou Pierre Bourdieu, qu’il a d’ailleurs côtoyés à divers moments de son existence et a été un des premiers sociologues du CNRS. Mais son itinéraire de sociologue, ou d’anthropologue, comme il aimait parfois se dire, a été très singulier : il s’est essentiellement confronté aux grandes questions/réponses techno-politiques des « Trente Glorieuses » qui allaient de la résorption des bidonvilles de Nanterre, à celles des outils juridiques de planification du territoire, en passant par la réalisation de grands aménagements techniques. Sur ces questions, Michel dénonçait les solutions toutes faites et frontales, et suggérait aux ingénieurs de s’adonner davantage au « ménagement » des territoires et des sociétés, néologie qu’il avait inventée, qu’à leur aménagement.
Jeune sociologue ayant travaillé dans divers Bureaux d’Etudes, notamment sur la réhabilitation du quartier St Leu à Amiens, Michel Marié, comme il le raconte dans les premières pages de Les terres et les mots, a soudain été confronté à une situation inédite. L’année 1958 a été à la fois la date de son entrée au BERU – Bureau d’Etudes et de Réalisations Urbaines et celle du « discours de Constantine » prononcé par le Général de Gaulle le 3 septembre. Dans ce discours ou dans ses documents accompagnateurs, le Président français annonçait aux Algériens un vaste plan de développement économique et social, aux objectifs ambitieux et court-termistes : scolarisation de l’ensemble des enfants, construction de nombreux logements, de routes ou autres infrastructures, industrialisation du territoire, bref « modernisation » accélérée de l’Algérie, ceci dans l’espoir de contrebalancer l’influence grandissante du FLN. Le « Plan de Constantine » a rapidement mobilisé une noria d’ingénieurs, d’architectes, ou autres bureaux d’études comme le BERU. Sollicité, Michel a accepté plusieurs missions dans ce cadre, à Oran, Constantine ou Alger, mais il est loin d’y avoir toujours été à l’aise. D’une part l’ampleur de « l’altérité » qu’il découvrait dans les territoires et les peuples autochtones était au-delà de son expérience antérieure, d’où de grandes difficultés de communication ou de compréhension dans son travail concret ; d’autre part et en face, la « frontalité » de l’approche de ses collègues de « mission », pour reprendre ses termes mêmes, lui posait d’innombrables questions. De cette expérience fondatrice, Michel a retenu deux enseignements. Premièrement, une attention soigneuse et jamais démentie à l’épaisseur du local, à son intelligence propre et à sa capacité de réaction ou d’innovation ; deuxièmement une méfiance instinctive vis à vis de l’action publique frontale, indiscutable, impersonnelle et normalisatrice. Vingt ans plus tard, il sera par ailleurs en mesure de démontrer que ce type d’approche, avec ses indicateurs, ses aménagements, ses outils technocratiques et ses modes de calcul, avait ensuite été largement rapatriée en métropole dès les années soixante. D’une certaine façon, l’administration de « mission » rapidement déployée en Algérie entre 1958 et 61 avait, sans le savoir, préfiguré et servi d’expérimentation pour d’autres « missions » (de planification du territoire, de création de villes nouvelles, …), en métropole cette fois, dès le début des années 60 (la DATAR fut créée en 1963).

Dans ses dernières fonctions avant de rejoindre le LATTS, Michel avait repris une nouvelle fois son rôle de « passeur », entre le monde des sciences sociales et celui des aménageurs du Ministère de l’Equipement. Au sein de la Délégation Recherche et Innovation, sorte d’ovni prélude à la création d’une Direction de la Recherche au sein du Ministère de l’Equipement, Michel avait réuni une petite équipe d’ingénieurs « défroqués », avec lesquels il a monté une série de séminaires praticiens/chercheurs intitulée « Territoires, Techniques, et Sociétés » qui portaient sur divers mots-clés de l’Equipement. Ces séminaires ont donné lieu à la publication de 35 dossiers entre 1987 et 1998. D’un point de vue plus personnel, Michel lègue un certain nombre d’articles scientifiques et des ouvrages aussi divers que Situations migratoires (ou la fonction-miroir) , 1976, en collaboration avec Thomas Regazzola, Ed. Galilèe, ou La campagne inventée, 1977, en collaboration avec Jean Viard, Actes-Sud. Mais son livre majeur est sans doute Les terres et les mots ; une traversée des sciences sociales , 1989, dans laquelle il se risque à écrire son « ego-histoire » qui raconte ses aventures, errements et enseignements, depuis sa Picardie natale jusqu’au LATTS, en passant par les kibboutz israéliens, l’Algérie des années 60, et le Venezuela, ou le Chili de l’avant Pinochet.
La pensée de Michel Marié a anticipé bien des questions qui seront au cœur du Latts. Une relecture de son article « Pour une anthropologie des grands ouvrages. Le canal de Provence » écrit en 1984 un peu avant la création du LATTS, dans les annales de la recherche urbaine en donne une bonne illustration.
Tout d’abord, il montre comment saisir dans la longue durée la convergence de projets divers raboutés de manière un peu désordonnée : ce « grand ouvrage » se rapproche ainsi des large technical systems et des infrastructures qui ont fait l’objet d’un ouvrage collectif du laboratoire. Ensuite le cœur de l’article porte sur le basculement d’une irrigation par gravité via des rigoles en terres et un système social de partage entre les utilisateurs des « tour d’eaux » à la mise en canalisation et à la vente d’une eau sous pression autour de Gardanne. Les objets sont alors centraux dans cette transformation : les tuyaux, les compteurs, les mécanismes de mise en mouvement des arroseurs par la pression. Les partages publics privés et les rapports entre différents territoires (ceux d’extraction de l’eau et ceux de son usage) sont également décortiqués. Tous sujets largement développés par la suite dans la revue Flux. Point original, dans un détour sur le développement du Languedoc qui durcit encore la prise de pouvoir des ingénieurs il montre que l’essentiel des postes de directions et d’éxécution de la compagnie d’aménagement étaient tenus par des ingénieurs revenus du Maroc où ils avaient pu développer sans contraintes de grands projets hydrauliques. La mise en évidence de ce « retour de la colonie » ( ce qui rejoint ce qu’il avait vu pour le plan de développement économique dit de Constantine en Algérie et cequi vaudra aussi comme modèle pour les « grands ensembles ») pourrait utilement être remis en discussion des travaux du Latts sur les échanges avec les Suds. Enfin, et c’est la posture de l’article, ces formes de modernisations n’effacent pas complètement l’usage gravitaire de l’eau ; cet équilibre des formes d’usage anciennes et nouvelles se joue dans l’économie de la maintenance de ces réseaux, autre sujet émergent du laboratoire.
Jean Pierre Galland, Gilles Jeannot
Une cérémonie d’hommage à Michel Marié se tiendra le 19 septembre à 17h30, chapelle Mansart à l’église Saint Séverin à Paris.