Alexandros-Vasileios Mademochoritis – La Matérialité Sociotechnique de la Chaleur

Les chercheurs en urbanisme climatique soutiennent que l’action climatique urbaine s’articule autour de la comptabilité carbone et des infrastructures résilientes au climat. Ce faisant, les processus quotidiens d’adaptation du tissu urbain à l’intensification de la chaleur restent souvent hors de vue. Cette thèse s’inscrit dans cet angle mort en posant la question : comment les infrastructures qui maintiennent les personnes au frais voient-elles réellement le jour, par qui et selon quelles logiques ? En prenant Paris comme étude de cas, elle retrace les décisions quotidiennes, les frictions et les mécanismes qui matérialisent l’adaptation urbaine à la chaleur. L’étude met en contraste « ce qui est dit » et « ce qui est fait » en combinant une lecture attentive de documents municipaux (plans d’action climatique, stratégies de résilience, rapports annuels, documents d’urbanisme locaux et documents techniques) avec 52 entretiens semi-directifs menés en 2025. Plutôt que de considérer la « chaleur » comme une constante environnementale, l’analyse suit sa production socio-technique à travers trois modes d’action qui se chevauchent : (1) les projets de transformation de l’espace public, (2) les rénovations de bâtiments, et (3) les protocoles sociaux et de crise. Trois résultats se distinguent. Premièrement, la fragmentation est inscrite dans la matière même : les catégories de propriété des actifs (existant/nouveau et municipal/social/privé) morcellent un même bâtiment, une place ou une rue en différents régimes réglementaires et de financement, contraignant les acteurs à « recoudre » les solutions de rafraîchissement projet par projet. Deuxièmement, l’expertise est largement issue de la pratique. La plupart des professionnels reconnaissent n’avoir jamais étudié la chaleur à l’université ; en revanche, les projets pilotes, les logiciels propriétaires, les expérimentations et les manuels issus de la littérature grise sont devenus des programmes de formation de facto, intégrant des priorités commerciales et bureaucratiques dans ce qui est considéré comme un savoir d’adaptation. Troisièmement, les tensions en matière d’équité apparaissent le plus nettement dans les rénovations de bâtiments et l’accès au réseau de froid. Le réseau de rafraîchissement parisien n’est raccordé qu’aux bâtiments tertiaires, les réglementations thermiques sont sous-développées, l’effort et le coût des rénovations thermiques sont reportés sur les bailleurs sociaux tandis que les subventions publiques restent insuffisantes pour les bailleurs privés. La thèse apporte deux contributions principales à la recherche sur l’urbanisme climatique. Empiriquement, elle propose la première cartographie fine d’un écosystème d’adaptation à la chaleur à l’échelle d’une ville, en détaillant comment arbres, toitures végétalisées, canalisations d’eau glacée, volets et protocoles de soins d’urgence émergent, s’entrechoquent et se réajustent à travers des catégories de propriété, des montages financiers, des projets pilotes et des négociations d’aménagement. Conceptuellement, elle étend l’urbanisme climatique en montrant que l’adaptation ne peut pas être comprise uniquement comme la protection des infrastructures et la gestion du carbone, mais aussi comme la réorganisation contestée de la vie thermique quotidienne. À Paris, les infrastructures de rafraîchissement émergent à travers des négociations autour de la propriété, du financement, de l’expertise et du patrimoine, produisant un accès inégal au confort dans la ville. Pour saisir cette dynamique, la thèse avance la notion d’écologie politique du confort thermique : le confort n’est pas un état universel ou technique, mais un résultat socio-écologique façonné par des luttes matérielles et institutionnelles autour de qui reste au frais, comment et à quel prix. Ce cadrage répond aux appels récents de la recherche en urbanisme climatique à examiner les pratiques quotidiennes de gouvernance climatique. Il montre que l’adaptation à la chaleur ne se déploie pas comme un simple ajout technique aux plans climatiques, mais comme un processus qui réorganise la nature urbaine et la vie urbaine de manière inégale. Reconnaître l’adaptation à la chaleur comme une écologie politique du confort permet ainsi de clarifier la matérialité de l’urbanisme climatique comme l’interaction vécue entre personnes, artefacts et espaces.

Mots-clés

Urbanisme - Matérialité - Sociotechnique - Chaleur - Climat - Adaptation