Sofia Laborde – La privacy dans la smart city, quel est le problème ? : les enjeux liés à la vie privée dans la trajectoire réelle d’une ville intelligente : le cas de Dijon

L’essor des smart cities révèle une tension structurante entre la promesse d’intégration des données urbaines et les exigences de leur compartimentation, particulièrement lorsque les services reposent sur l’usage d’informations personnelles. Les politiques de ville intelligente valorisent une circulation fluide et transversale des données au sein d’infrastructures intégrées, tandis qu’une panoplie de réglementations — notamment la loi Informatique et Libertés (1978), complétée par le Règlement général sur la protection des données (RGPD, 2018) — définit strictement les conditions de collecte, d’utilisation et de conservation des informations. Dans ce travail, nous montrons que, bien au-delà d’une simple opposition entre imaginaires technologiques et normes juridiques, les enjeux liés à la production, à la circulation, à l’usage et à la protection des données susceptibles d’affecter la vie privée des individus (privacy) participent activement à façonner la matérialité des projets, les architectures techniques, les régimes de gouvernance et les modalités d’appropriation par les habitants. Le cœur de ce travail repose sur un corpus empirique recueilli à Dijon (France) entre janvier 2019 et février 2022. Il s’appuie sur des observations ethnographiques dans l’espace public, des observations participantes en réunions de travail, des entretiens individuels et collectifs avec les acteurs du projet, ainsi qu’un questionnaire portant sur le numérique, la smart city et la privacy. À partir du cas de Dijon (chapitre 1), ce travail analyse la manière dont la privacy se distribue, s’exprime et s’incarne dans la trajectoire de conception, de déploiement et de maintenance d’une smart city. À première vue, du côté de la gestion, elle apparaît comme un non-problème (chapitre 2) : peu discutée politiquement, souvent présentée comme maîtrisée dès la conception, rarement portée par les opérateurs techniques et presque absente des préoccupations citoyennes. Cette discrétion conduit à interroger les conditions par lesquelles les enjeux de privacy passent inaperçus. La notion de « flou sociotechnique » devient ici un outil heuristique, examinée à travers cinq portes d’entrée analytiques : par étapes du projet de smart city (chapitre 3), par projets thématiques (chapitre 4), par acteurs (chapitre 5), par dispositifs techniques (chapitre 6) et par données (chapitre 7). Concernant les habitants (chapitre 8), nous montrons que la smart city ne suscite pas de controverse publique à l’échelle locale, car elle reste discrète, intégrée à un quotidien numérique déjà dense et peu perceptible dans l’expérience des usagers. Lorsqu’ils sont interrogés sur les usages des services qu’ils identifient comme relevant de la smart city, les habitants témoignent d’une appropriation diffuse, située et rarement politisée de ces enjeux. À Dijon, la protection de la vie privée repose moins sur un cadre unifié que sur la structure fragmentée des activités du projet lui-même. Nous nommons cette dynamique le « paradoxe de la fragmentation » : elle peut être interprétée à la fois comme un marqueur d’inefficacité de la gestion intégrée des données et comme un facteur limitant la circulation des données personnelles. Si cette fragmentation protège les individus et garantit un usage maîtrisé des données de la smart city, elle limite simultanément les performances attendues de l’intégration numérique. Des configurations et dynamiques similaires apparaissent dans d’autres contextes (chapitre 9). Inscrit en STS, ce travail montre que la privacy est un opérateur discret mais structurant — sur les plans juridique, politique, organisationnel et technologique — dans la mise en place et l’appropriation des smart cities.


Composition du jury :

  • Corinne Delmas, Professeure des universités, Université Gustave Eiffel – LATTS (Présidente du jury)
  • Florence Millerand, Professeure des universités, Université du Québec à Montréal (Rapporteure)
  • Gérald Gaglio, Professeur des universités, Université Côte d’Azur (Rapporteur)
  • Alexandre Mathieu-Fritz, Professeur des universités, Université Gustave Eiffel (Directeur de thèse)
  • Éric Dagiral, Maître de conférences, Université Paris Cité (Examinateur)
  • Antoine Courmont, Maître de conférences, Université Gustave Eiffel – LATTS (Examinateur)
  • Cécile Caron, Ingénieure-chercheuse en sociologie, GRETS–SEQUOIA, EDF R&D (Membre invitée)

Mots-clés

Organisations - Vie privée - Collectivités territoriales - Ville intelligente - Numérique - Données