Stéphane Degoutin

Présentation

Artiste, écrivain, chercheur. Né à Toronto (Canada) en 1973. Vit et travaille à Paris. Il enseigne à l’École nationale supérieure des Arts décoratifs.

De 1999 à 2007, il mène une recherche de terrain dans la Sunbelt étatsunienne et plusieurs autres pays du monde. Il s’agit d’interroger ce que le développement des gated communities nous enseigne sur l’espace public de la ville en réseau automobile. Cette recherche a donné lieu à la publication du livre Prisonniers volontaires du rêve américain (éditions de la Villette, 2006).

À partir de 2003, il mène une activité d’artiste et chercheur, le plus souvent en collaboration avec l’artiste Gwenola Wagon. Cela a donné lieu à plusieurs projets, parmi lesquels :

Le film Cyborgs dans la brume (2011) présente le Laboratoire LOPH (Lutte contre l’Obsolescence Programmée de l’Homme) autour d’un territoire situé à l’ouest de la ville de Saint-Denis.

L’installation vidéo Dance Party in Iraq (2012) présente une collection de vidéos amateurs de militaires qui dansent sur le champ de bataille, en Irak ou en Afghanistan.

Le film World Brain (Arte, 2015) propose une excursion à travers différentes formes de folklore : data centers, magnétisme animal, l’Internet comme un mythe, la vie intérieure des rats, comment réunir un réseau de chercheurs dans la forêt, comment survivre avec Wikipédia, comment connecter les chatons et les pierres…

Le livre Psychanalyse de l’aéroport international (La Panacée, 2016 et la Gaîté Lyrique, 2017), décrit l’aéroport international comme le point de plus forte concentration de la modernité, de ses promesses et de ses angoisses.

L’installation vidéo Institut de néoténie pour la fin du travail (Cité du design, 2017) propose d’explorer les bureaux d’un call center abandonné, dévoré par la jungle. Les ordinateurs, encore en marche, montrent les symptômes les plus criants de l’avilissement du travail au début du 21e siècle.

CV complet : nogoland.com/sdbio

 

Thèse : Société-nuage

Le mot «nuage» évoque assez bien Internet du point de vue de l’homme: un ensemble informationnel qui l’entoure de loin, hétérogène, contingent, abstrait, sans limites clairement identifiables. Mais la métaphore du nuage décrit mal la réalité matérielle d’Internet, qui s’appuie sur des infrastructures tout à fait tangibles, souvent coûteuses et énergivores: data centers, serveurs, câbles transcontinentaux souterrains ou sous-marins, satellites, antennes micro-ondes, etc.

Ces infrastructures sont difficiles à cerner. L’omniprésence des usages d’Internet dans la vie quotidienne contraste avec la discrétion de ses infrastructures, que l’on pourrait croire invisibles et inaccessibles. On ne peut pas mesurer précisément leur nombre, leur taille (qui, de plus, change sans cesse), ni décrire avec exactitude leur distribution géographique.

D’autre part, la matérialité d’Internet n’est pas ce qui le constitue. En effet, il présente la singularité de ne pas être défini par son architecture physique, mais par son architecture logicielle : les protocoles de communication TCP/IP qui sont, eux, bel et bien immatériels. L’existence d’Internet dans le monde physique est contingente: tous les éléments qui le constituent pourraient être remplacés par d’autres, sans que cela affecte son essence.

Il s’agit donc d’un objet complexe: à la fois matériel et immatériel, à la fois hangar de stockage et nuage, qui résiste à la mesure ou à la localisation, en partie secret…

Mais la difficulté à cerner précisément l’objet ne doit pas nous arrêter. Bien au contraire, elle participe de l’essence même du nuage: s’il est bien matériel, il est également flou. Bien que contingentes, les infrastructures constituent l’incarnation d’Internet dans le monde matériel et expriment son rapport au monde. Et, si l’on ne peut en donner une description précise et chiffrée, on peut toutefois dresser une typologie de leurs caractéristiques et de leur logique de fonctionnement. 

L’infrastructure des données possède des similitudes avec les processus industriels des hangars de stockage et des usines automatisées. Chaque individu-terminal se trouve au centre d’un nuage constitué par les possibilités d’accès que lui offre le réseau. Cela ne se limite pas au transport des données : tout comme les entrepôts automatiques donnent accès à des objets, les réseaux sociaux mettent en relation des humains entre eux et reposent sur des logiques proches.

L’infrastructure des données devient le modèle sur lequel nous forgeons nos attentes. Le data center est l’emblème de notre désir d’aligner notre environnement sur celui des données. L’architecture du monde contemporain tend vers la définition informatique du mot «architecture». La structure et la logique d’Internet correspondent à un mode d’organisation et de structuration de ce qui émane de nous, des relations entre humains – une société-nuage.

Cette recherche se propose de décrire les principes des infrastructures d’Internet dans ce qu’ils ont de plus essentiel, puis de chercher en quoi elles affectent l’organisation sociale, en focalisant l’analyse sur deux traits singuliers de ces infrastructures : 1) leurs similitudes avec l’organisation des entrepôts de livraison automatisés et 2) leur grande efficacité dans le traitement des fragments de données.

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