François-Mathieu Poupeau

Biographie

 

Sociologue et politiste de formation, je suis directeur de recherche au CNRS et professeur de l’Ecole des Ponts ParisTech. Je suis par ailleurs directeur-adjoint du LATTS depuis mars 2019.

Actuellement, mes recherches s’articulent autour de quatre axes principaux :

1) les politiques publiques de transition énergétique en France et en Europe (libéralisation et régulation des marchés, impact du numérique, rôle des collectivités territoriales, transformation des grands opérateurs de service public, etc.),

2) la régulation des plateformes numériques : le cas du « Mobility as a Service » (MaaS)

3) la réforme de l’Etat territorial en France (fusion des services déconcentrés, nouvelle gouvernance de l’Etat local, transformations du Ministère de l’écologie, nouvelles formes de régulation avec les acteurs des territoires, etc.),

4) la socio-histoire de la (dé)centralisation en France.

Les internautes trouveront ci-dessous une description plus détaillée de ces trois axes de recherche, assortie d’une liste de mes principales publications sur chacun des sujets.

Les étudiant-e-s qui, sur la base de cette brève présentation, souhaiteraient me solliciter pour un mémoire de Master ou un encadrement de thèse sont invité-e-s à me contacter (fm.poupeau@enpc.fr).

Nommé Professeur de l’Ecole des Ponts ParisTech en 2019, j’exerce par ailleurs une activité d’enseignement dans cet établissement principalement, au sein de trois Masters :

– le Mastère spécialisé Politiques et actions publiques pour le développement durable (PAPDD), destiné à former les Ingénieurs des Ponts et Forêts (IPEF) avant leur première prise de poste au sein des administrations et opérateurs de l’Etat,

– le Mastère spécialisé Action publique avancée au Maroc (MAPA-M), délivré conjointement par l’Ecole des Ponts ParisTech et l’Université Mohammed VI Polytechnique (Benguerir), qui forme des étudiant.e.s et fonctionnaires aux enjeux de l’action publique,

– le Master Transition énergétique et territoires (TET), qui forme des étudiant.e.s aux postes de chef.fe.s de projet énergétique pour collectivités territoriales ou énergéticiens, d’ingénieurs et managers de smart grids et d’ingénieurs et managers de l’efficacité énergétique dans les bâtiments ou les transports (responsabilité du module « Gouvernance de la transition énergétique dans les territoires », en collaboration avec Lydie Laigle, CSTB).

J’assure enfin des cours de formation continue en sociologie des organisations auprès de cadres de l’administration centrale du Ministère de la transition écologique et solidaire (depuis 2011).

 

Coordination (avec Benoit Boutaud et Carine Staropoli) d’un dossier spécial de la revue Pouvoirs locaux (n°119, 2021) intitulé « La transition énergétique, laboratoire de l’action publique ? »

Pour lire l’article introductif du dossier :

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-03192298v1

Petit papier publié en 2020 dans Le Cahier des Ponts (Ecole des Ponts ParisTech) sur l’apport des sciences humaines et sociales dans l’analyse de la transition énergétique :

https://www.ecoledesponts.fr/sites/ecoledesponts.fr/files/documents/cdp_numero3_version_numerique.pdf

Coordination avec David Guéranger d’un numéro spécial de la Revue française d’administration publique sur « Les syndicats de communes en France face aux réformes » (n°172, 2019/4).

https://www.cairn.info/revue-francaise-d-administration-publique-2019-4.htm

 

Quelques publications récentes

 

OUVRAGES

Poupeau, F.-M., Analyser la gouvernance multi-niveaux, Grenoble, PUG, 2017.

Qui gouverne ce monde polycentrique ? Une synthèse inédite pour mieux décrypter l’action publique, à partir des différents niveaux politico-administratifs qui la composent.

Implantation d’un nouvel équipement collectif, choix d’aménagement, gestion de services publics, réformes institutionnelles (décentralisation, transformation de l’État local, développement de l’intercommunalité), mise en œuvre de politiques publiques, etc. Notre vie quotidienne est parsemée de décisions qui impliquent des acteurs appartenant à des sphères politiques distinctes mais interdépendantes (collectivités territoriales, État, Union européenne).

Cette multiplicité d’intervenants et de centres de pouvoirs peut nous laisser démunis lorsque nous cherchons à comprendre l’action publique, à imputer des responsabilités, à exercer nos droits et devoirs de citoyens ou à défendre une cause qui nous tient à cœur. S’adressant à un large lectorat (étudiants, chercheurs, praticiens ou simples citoyens), ce livre propose d’apporter des éclairages à ces questions en dressant un panorama des principales approches théoriques qui se sont intéressées à l’analyse des relations institutionnelles multi-niveaux.

http://www.pug.fr/produit/1331/9782706126871/Analyser%20la%20gouvernance%20multi-niveaux

 

Poupeau, F.-M., L’électricité et les pouvoirs locaux en France (1880-1980). Une autre histoire du service public, Bruxelles, Peter Lang, 2017.

L’électricité, un service public jacobin ? À rebours des idées reçues, cet ouvrage montre le rôle joué par les pouvoirs locaux dans la construction de ce qui est devenu un pilier de l’État-Providence en France, au XXe siècle. Cette influence, peu abordée dans l’historiographie, doit être mise en regard avec les origines du secteur électrique : un système sociotechnique ancré et organisé au niveau communal. Jamais effacée, cette « matrice » a façonné de manière durable la gestion du service public. Elle explique le maintien de plusieurs prérogatives locales au moment de la nationalisation (concessions de distribution, régies municipales et départementales, etc.). Elle éclaire la prise de certaines décisions après la création d’Électricité de France, en matière de redistribution sociale (soutien aux usagers domestiques) ou d’aménagement du territoire (péréquation des prix, électrification rurale). En exhumant l’action des pouvoirs locaux et de leur principale organisation représentative, la FNCCR (Fédération nationale des collectivités concédantes et régies), cette autre histoire du service public, racontée « par le bas », nuance la vision d’un État hégémonique. Elle permet aussi de mieux appréhender les mutations actuelles du secteur électrique, à l’heure où les questions de décentralisation refont surface dans les débats politiques.

Ce livre est désormais disponible gratuitement en ligne à l’adresse suivante : https://www.peterlang.com/view/title/65256

 

ARTICLES DANS DES REVUES ACADEMIQUES

Poupeau, F.-M., Boutaud, Benoît, « La transition énergétique, un nouveau laboratoire de l’action publique locale ? », Pouvoirs locaux, n°119, I/2021, pages 28-36 (https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-03192298v1)

Poupeau, F.-M., “Everything must change in order to stay as it is. The impossible decentralization of the electricity sector in France”, Renewable and sustainable energy reviews, vol. 120, 2020, pp. 1-11 (https://doi.org/10.1016/j.rser.2019.109597).

Poupeau, F.-M., “Metropolitan and rural areas fighting for the control of electricity networks in France. A local geopolitics approach to energy transition”, Environment and Planning C: Politics and Space, vol. 38, n°3, 2020, pp. 464-483 (https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/2399654419868230).

Poupeau, F.-M. (en collaboration avec David Guéranger), coordination d’un dossier spécial de la Revue française d’administration publique (n°172, 2019) sur « Les syndicats de communes en France » (rédaction de l’introduction et recueil du témoignage de Catherine Dumas, ancienne directrice adjointe du Sippérec avec David Guéranger, article personnel intitulé « De l’électrification à la transition énergétique : des syndicats d’énergie en quête de consolidation institutionnelle »).

Poupeau, F.-M., « Enti locali et regolazione del settore elettrico in Francia : verso una decentralizzazione? », Energia, 4ème trimestre 2018, 74-81 (https://www.rivistaenergia.it/2018/12/francia-settore-elettrico-verso-la-decentralizzazione/)

Poupeau, F.-M., « Travailler le client pour « réussir » une mission. Ethnographie d’une expérience de conseil en stratégie », Sociologie du travail, 4, 2017 (http://journals.openedition.org/sdt/1392)

 

CHAPITRES D’OUVRAGES

Poupeau, F.-M., “Local authorities and the regulation of the electricity sector in France. A decentralization under control”, in Dreyfus, M., Suwa, A., Local energy governance in France and Japan, Routledge, 2021 (forthcoming).

Dégremont, M., Poupeau, F.-M., « Les opérateurs de réseaux ont-ils une pensée aménagiste ? », in Cordobès, S., Desjardin, X., Vanier, M., Repenser l’aménagement du territoire, Paris, Berger-Levrault, 2020, 159-170.

Poupeau, F.-M., « Du département aux grandes régions fonctionnelles. 30 ans de recomposition de la présence d’EDF-ENEDIS sur les territoires », Droit et gestion des collectivités territoriales. Les territoires de l’État, Paris, Le Moniteur, 2017, 89-105.

 

Les politiques publiques de transition énergétique en France et en Europe

 

1. PRESENTATION GENERALE

Depuis quelques années, le terme de « transition énergétique » (energy transition chez les anglo-saxons, Energiewende en Allemagne) a fait sa place dans le vocabulaire courant des politiques publiques et dans l’espace médiatique. Dans son acception la plus large et la plus consensuelle, il désigne la recherche de systèmes énergétiques plus efficaces, plus sobres, plus diversifiés (reposant moins sur l’industrie nucléaire), décarbonés et compatibles avec la lutte contre le changement climatique.

Ce processus s’accompagne d’une recomposition profonde des systèmes énergétiques hérités du XXe siècle. Le changement ne vient pas simplement de l’essor de la production dite décentralisée (énergies renouvelables), qui remet en cause l’hégémonie des grands opérateurs qui dominaient jusqu’alors le marché, grâce aux avantages compétitifs de la centralisation. Il tient aussi à l’irruption des technologies du numérique et du digital, via le développement de réseaux et de compteurs dits « intelligents » (smart grids, smart metering). Ces transformations sont enfin à relier à un autre processus de grande ampleur : la poursuite d’une politique de libéralisation des marchés de l’énergie, censée se traduire par la fin des grands monopoles et la multiplication de nouveaux opérateurs porteurs d’une mise en concurrence généralisée.

Dans mes travaux, je m’intéresse à ces processus de recompositions techniques, économiques, politiques et sociaux, sous trois angles principaux.

 

1.1. Les pouvoirs publics et la gouvernance de la transition énergétique : une perspective multi-niveaux

Tout d’abord, j’étudie le rôle des pouvoirs publics dans la gouvernance de l’énergie, dans une perspective multi-niveaux : Union européenne, Etats, collectivités territoriales. Il s’agit d’analyser les nouvelles formes d’articulation et de hiérarchie qui se font jour entre ces trois acteurs, qui ambitionnent de piloter la transition énergétique. Dans cette perspective, j’ai travaillé et/ou travaille encore sur la « fabrique » des directives européennes et le rôle qu’y jouent les associations de collectivités locales (à travers notamment l’encadrement de la thèse de Corinne Belvèze, doctorante au LATTS), sur la mise en œuvre d’actions communautaires telles que le programme SAVE (articles et livre sur les agences locales de l’énergie en France et en Grande-Bretagne) ou sur les nouvelles formes de planification territoriale en France (enquête sur les schémas régionaux air climat énergie issus du Grenelle de l’environnement et copilotés par l’état et les régions). J’étudie également la manière dont les pouvoirs locaux réinvestissent le champ de l’énergie depuis les années 1990, contribuant eux aussi à le transformer en profondeur (fin du modèle de service public « national » et émergence d’un service public hybride, que l’on peut qualifier de « territorialisé »).

Sur une analyse des processus de planification énergétique en France (SRCAE, PCAET, etc.), voir la publication suivante : https://halshs.archives-ouvertes.fr/hal-01264619v1

ainsi que la vidéo suivante : http://www.dailymotion.com/video/x382zmp

 

1.2. Les politiques énergétiques locales

Dans le prolongement de ce travail, je m’intéresse aussi aux politiques énergétiques locales initiées et mises en œuvre par les collectivités territoriales françaises. Mes enquêtes portent sur les stratégies des villes et des métropoles (recherches sur plusieurs agglomérations, encadrement depuis 2017 de la thèse de Mathilde Marchand sur « Les stratégies énergétiques des métropoles », en convention Cifre avec Acadie), sur leurs relations avec les concessionnaires des réseaux de distribution (renégociations des contrats avec EDF-Enedis et Engie-Grdf) et sur le rôle d’opérateurs locaux comme les SEM de production d’énergies renouvelables ou les entreprises locales de distribution d’énergie (encadrement de la thèse de Pauline Gabillet notamment). Je mène également des travaux sur les syndicats d’énergie. Ces acteurs, trop peu étudiés, jouent en effet un rôle très important dans la géopolitique locale de l’énergie car ils disposent de nombreuses ressources (leurs compétences d’autorités organisatrices des réseaux de distribution publique d’énergie, un panel d’activités de plus en plus diversifiées, leur expertise, leurs moyens humains et financiers, etc.). Partant, il est nécessaire de s’y intéresser de près pour comprendre finement les transformations de l’action publique locale.

 

1.3. La mutation des anciens monopoles publics de l’énergie

Enfin, je mène d’autres travaux sur la mutation des anciens monopoles. Il s’agit là de recherches qui s’inscrivent dans une perspective de sociologie des organisations, autour de l’irruption des « logiques clients » dans ces entreprises (articles dans Energy policy et la Revue française de sociologie, numéro spécial de Flux en collaboration avec Gilles Jeannot) et de la recomposition des rapports entre EDF-Enedis et les territoires (passage d’une structuration départementale à supra-régionale et ses implications sur les relations avec les élus locaux et les usagers).

 

2. PROGRAMMES DE RECHERCHE EN COURS

2.1. Piloter la stratégie énergie-climat : l’Etat et l’élaboration de la PPE-SNBC en France

Actuellement, je mène une recherche sur la programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE), qui doit être arrêtée très prochainement (elle était en consultation peu avant l’arrivée du COVID-19). Assez méconnue des non spécialistes, la PPE est un exercice visant à identifier les principaux « paramètres » qui vont déterminer les grands choix de transition énergétique à un horizon de long terme (2018-2028). Elle fixe tout d’abord le niveau de consommation qui est ciblé par les pouvoirs publics, et sa déclinaison dans différents domaines (transports et mobilité, industrie, logement, etc.). Elle détermine aussi le niveau de la production à assurer en France, afin de couvrir au maximum les besoins du pays, en les ventilant suivant les différentes sources d’énergie (nucléaire, thermique, énergies renouvelables, elles-mêmes décomposées en sources distinctes : éolien, hydraulique, photovoltaïque, etc.). Fixer ces niveaux et les décliner constitue un enjeu majeur pour les acteurs du système énergétique, dans la mesure où vont ensuite en découler différentes mesures à caractère économique et fiscal, chiffrables en plusieurs dizaines de milliards d’euros sur dix ans : tarifs d’achats des énergies renouvelable, soutien à l’industrie nucléaire (modernisation des centrales, construction de nouveaux moyens de production), tarifs pour l’autoconsommation individuelle et collective, aides diverses à destination des particuliers (crédits d’impôt énergie, mesures en faveur de la rénovation des bâtiments, etc.). La PPE est donc un exercice essentiel pour saisir la stratégie de l’état, l’un des éléments clés du régime national de transition énergétique, et comprendre les jeux de pouvoir qui s’instaurent entre, d’une part, les différentes administrations impliquées (Finances, DGEC, ADEME), d’autre part, entre l’Etat et les principaux groupes d’intérêts qui s’investissent dans cet exercice essentiel (producteurs d’énergie, dont les acteurs du nucléaire, entreprises du secteur du bâtiment, etc.). Il s’agira aussi de voir si et en quoi la PPE a développé une réflexion propre sur les dynamiques territoriales.

J’ai déjà commencé à travailler sur cette enquête, à titre individuel, sur la base d’un corpus des documents disponibles sur internet (presse, textes officiels, rapports et littérature grise, prises de position des acteurs, etc.), de l’analyse du dispositif de concertation mené par la Commission nationale du débat public (CNDP) en 2018 (qui a permis de rassembler près de 200 « cahiers d’acteurs » consignant des prises de position officielles) et d’une trentaine d’entretiens réalisés avec les principaux acteurs ayant participé au processus. Cette enquête est toujours en cours.

 

2.2. Émergence et développement de l’autoconsommation collective d’électricité en France : acteurs, modèles et perspectives

Je dirige également, avec l’aide de Mathilde Marchand, l’une de mes doctorantes, un projet lauréat d’un appel à proposition de recherche lancé par le Plan urbanisme construction et architecte (PUCA, Ministère de la transition écologique). Y est associée une équipe pluridisciplinaire composée d’une juriste (Blanche Lormeteau), d’un sociologue (Gaëtan Brisepierre) et d’ingénieurs praticiens spécialistes de l’autoconsommation (Sylvain Blarel, Clément Faure et Nicolas Hernigou, du bureau d’études Cohérence énergie).

Ce projet, qui a démarré en avril 2021, s’intéresse au développement de l’autoconsommation collective d’électricité, qui est née, en France, suite à la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte (TECV) du 17 août 2015. L’objectif de ces opérations est de développer de nouveaux modes de gestion décentralisée de l’électricité liant, dans un périmètre restreint (limité à 2 km mais qui peut s’étendre à 20 km, sur dérogation), activité(s) de production et de consommation d’électricité de source(s) renouvelable(s).

Bien qu’étant caractérisés par quelques traits communs, les projets d’autoconsommation ne sauraient être appréhendés comme une catégorie homogène. Ils se caractérisent au contraire par une grande diversité d’initiatives, visible lorsque l’on est attentif aux porteurs de projets (variété des acteurs, formes, temporalité et intensité d’engagement des membres), aux territoires d’action (type d’espace géographique, périmètres des opérations), aux montages juridiques (type de personne morale organisatrice (PMO) choisi, relations contractuelles entre les membres et avec les tiers), aux caractéristiques technico-économiques (type d’énergie, renouvelable ou non, puissance appelée, part autoconsommée, clef de répartition choisie), aux services associés (efficacité énergétique, mobilité électrique) ou aux modes de gouvernance concernés (processus de décision collective liés à la forme de PMO choisie). L’hypothèse générale qui sous-tend ce projet de recherche est que derrière cette grande diversité de configurations locales se cachent des « modèles » de nature très différente que l’on peut dès à présent identifier et systématiser, sur la base des 41 opérations actives et des 45 projets déclarés repérés par Enedis fin novembre 2020. Ces « modèles » sont appréhendés dans le projet dans leurs dimensions à la fois « matérielles » (périmètre, puissance installée, courbe de charge, part autoconsommée, clef de répartition, etc.) et « conventionnelles », au sens où l’entend la théorie de l’économie de la grandeur telle qu’elle a été développée par Luc Boltanski et Laurent Thévenot (Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991). Ceux-ci montrent que, pour agir ensemble au sein d’un collectif, les acteurs doivent s’entendre sur ce qu’ils appellent une « convention », i.e. une vision partagée qui leur permet de s’accorder sur des finalités et des modalités d’action. Chaque « convention » s’organise autour de système de valeurs et d’attentes partagées mais aussi de routines décisionnelles qui permettent de construire et de pérenniser l’engagement commun.

L’objectif de ce projet est triple.

Il vise tout d’abord à établir une typologie générale des projets d’autoconsommation collective, à partir de données quantitatives (informations détenues par Enedis, au titre de sa fonction de gestionnaire du réseau public de distribution, aux côtés des entreprises locales de distribution) et qualitatives (interviews de grands acteurs partie prenante, de près ou de loin, dans la mise en œuvre ou l’encadrement de ce mouvement).

Il cherche ensuite à étudier plus finement certains de ces modèles, en menant quelques études de cas concrets permettant de les analyser « en action », afin de comprendre de manière plus approfondie leurs caractéristiques, leurs difficultés pratiques et les dynamiques de (dé)stabilisation et de développement qui les sous-tendent.

Il s’agit enfin d’analyser, à partir de ces deux matériaux, la diffusion de l’autoconsommation collective d’électricité en France et son devenir dans le système énergétique français : peut-on s’attendre à ce que certains types de « modèles » se renforcent plus particulièrement ? selon quelles logiques (élargissement des périmètres, extension des services, solutions hybrides) ? quelle articulation peut-on attendre entre ces projets et les nouveaux « véhicules juridiques » que sont les communautés d’énergie citoyenne et d’énergie renouvelables, qui sont apparues en France suite à la transposition des directives européennes ? ces opérations préfigurent-elles une plus forte pression à venir en matière de « décentralisation » des formes de gouvernance de l’énergie, et avec quelles conséquences pour la gestion du réseau, notamment sur le TURPE et de la péréquation géographique des tarifs d’acheminement ?

Le développement des projets d’autoconsommation collective n’est pas, en effet, sans soulever de nombreuses questions sur le devenir du système énergétique français, dans ses dimensions technique (fonction du réseau national), économiques (financement des investissements) et institutionnelles (péréquation géographique tarifaire, articulation avec les concessions de distribution publique d’électricité, rôle des collectivités territoriales en matière de déploiement des énergies renouvelables). Se joue ainsi, à travers cette question d’apparence très technique, des enjeux forts qui renvoient à la manière dont les porteurs de projet envisagent leur action et le devenir du service public de l’électricité : s’agit-il de s’y inscrire totalement ? s’agit-il plutôt de le contester, dans ses fondements mêmes, pour mettre en avant un modèle basé sur des échanges beaucoup plus “massifiés” et décentralisés ? ou plutôt l’ambition est-elle d’inventer un nouveau modèle, hybride, qui combinerait les apports du modèle centralisé (atouts d’un réseau national) à ceux d’un modèle décentralisé (sentiment d’une meilleure maîtrise de ses choix énergétiques), sans volonté explicite de contestation ni d’extension massive ? L’autoconsommation collective d’électricité nous semble être, de ce point de vue, un bon « analyseur » des processus de recomposition énergétique qui se font jour, depuis plusieurs années, du fait de la libéralisation des marches et des réformes de décentralisation politico-administrative.

 

3. QUELQUES PUBLICATIONS SUR CE PREMIER AXE

Gouvernance multi-niveaux de l’énergie

Poupeau, F.-M., “Local authorities and the regulation of the electricity sector in France. A decentralization under control”, in Dreyfus, M., Suwa, A., Local energy governance in France and Japan, Routledge, 2021 (forthcoming).

Poupeau, F.-M., Boutaud, Benoît, « La transition énergétique, un nouveau laboratoire de l’action publique locale ? », Pouvoirs locaux, n°119, I/2021, pages 28-36 (https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-03192298v1)

Poupeau, F.-M., “Everything must change in order to stay as it is. The impossible decentralization of the electricity sector in France”, Renewable and sustainable energy reviews, vol. 120, 2020, pp. 1-11 (https://doi.org/10.1016/j.rser.2019.109597).

Poupeau, F.-M., “Enti locali et regolazione del settore elettrico in Francia : verso una decentralizzazione?”,  (Energia, 4ème trimestre 2018, pp. 74-81 (https://www.rivistaenergia.it/2018/12/francia-settore-elettrico-verso-la-decentralizzazione/)

Poupeau, F.-M., « Quand l’État territorialise la politique énergétique. L’expérience des schémas régionaux du climat, de l’air et de l’énergie », Politiques et Management Public, 30, 4, 2013, pp. 443-472.

Poupeau, F.-M., « El « servicio publico territorializado » : nuevo modelo de gobernanza de las grandes redes de servicio publico en Francia », in P. Bauby, H. Coing, A. de Tolédo, Los servicos publicos en Europa. Hacia una regulaciion democratica, Pedro Ignacio Bernal (trad), Economia Institucional, Urbana, Universidad Externado de Colombia, 2010, pp. 185-199.

Poupeau, F.-M., « Les schémas régionaux climat air énergie : la démarche vue par les conseils régionaux », Droit et gestion des collectivités locales 2013. Collectivités territoriales et énergie : ambitions et contradictions, Paris, Le Moniteur, 2013, pp. 183-193.

Poupeau, F.-M., “Central-Local Relations in French Energy Policy-Making: Towards a New Pattern of Territorial Governance”, Environmental Policy and Governance, 24, 3, 2014, pp. 155-168.

Poupeau, F.-M., Le service public à la française face aux pouvoirs locaux. Les métamorphoses de l’État jacobin, Paris, CNRS Éditions, 2004.

 

Politiques publiques et géopolitique locales de l’énergie

Poupeau, F.-M., “Metropolitan and rural areas fighting for the control of electricity networks in France. A local geopolitics approach to energy transition”, Environment and Planning C: Politics and Space, vol. 38, n°3, 2020, pp. 464-483 (https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/2399654419868230).

Poupeau, F.-M., « De l’électrification à la transition énergétique : des syndicats d’énergie en quête de consolidation institutionnelle », Revue française d’administration publique, n°172, 2019, 969-983.

Poupeau, F.-M., « La gouvernance locale des réseaux d’énergie. Entre départementalisation et métropolisation », in Marcou, Gérard, Eiller, Anne-Christine, Poupeau, François-Mathieu, Staropoli (dir.), Carine, Gouvernance et innovations dans le système énergétique. De nouveaux défis pour les collectivités territoriales ?, Paris, L’Harmattan, 2015, pp. 103-119.

Bosboeuf, P., Dégremont-Dorville, M., Poupeau, F.-M., « Les Communautés et les politiques énergie-climat en France. Quelques enseignements autour d’une enquête de l’ADCF », in Marcou, G., Eiller, A.-C., Poupeau, F.-M., Staropoli, C. (dir.), Gouvernance et innovations dans le système énergétique. De nouveaux défis pour les collectivités territoriales ?, Paris, L’Harmattan, 2015, pp. 121-149.

Bellanger, E., Poupeau, F.-M., Lumières sur la banlieue. Histoire du syndicat intercommunal de la périphérie de Paris pour l’électricité et les réseaux de communication (SIPPEREC), Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2013.

Poupeau, F.-M., Schlosser, F., « La régulation de la filière bois énergie dans les Ardennes françaises : jeux et enjeux autour de la gestion de l’information », Politique et sociétés (revue canadienne), 29, 2, 2010, pp. 3-28.

Poupeau, F.-M., Gouverner sans contraindre. L’agence locale de l’énergie, outil d’une politique énergétique territoriale, Paris, L’Harmattan, 2008.

Fender, A., Poupeau, F.-M., « L’émergence d’un nouveau mode de gouvernance locale des réseaux en Allemagne. Une ville moyenne et son Stadtwerk face au processus de libéralisation », Sociologie du travail, 49, 4, 2007, pp. 366-382.

Poupeau, F.-M., « L’agence locale comme outil d’une politique d’efficacité énergétique ? Deux études de cas en Grande-Bretagne », Politiques et management public, XXX, 1, 2007, pp. 1-23.

Poupeau, F.-M., « Les entreprises locales d’énergie. Un levier d’action pour certaines villes françaises ? », Annales de la recherche urbaine, 103, 2007, pp. 153-158.

Poupeau, F.-M., « Libéralisation du service public et action publique locale. Le département dans la recomposition du système de distribution électrique français », Sociologie du travail, 43, 2, 2001, pp. 179-195.

Poupeau, F.-M., « Un néo-libéralisme centralisateur. Les collectivités locales dans la libéralisation du système de distribution électrique français », Politiques et management public, 18, 2, 2000, pp. 1-24.

 

Transformations des anciens monopoles et des opérateurs

Dégremont, M., Poupeau, F.-M., « Les opérateurs de réseaux ont-ils une pensée aménagiste ? », in Cordobès, S., Desjardin, X., Vanier, M., Repenser l’aménagement du territoire, Paris, Berger-Levrault, 2020 (à paraître).

Poupeau, F.-M., « Entre impératif de rationalisation et souci de proximité : la recomposition du rapport d’EDF-ENEDIS aux territoires », Horizons publics, hors-série n°4 « L’état et ses territoires », automne 2018, pp. 47-52.

Poupeau, F.-M., « Du département aux grandes régions fonctionnelles. 30 ans de recomposition de la présence d’EDF-ENEDIS sur les territoires », Droit et gestion des collectivités territoriales. Les territoires de l’État, Paris, Le Moniteur, 2017, pp. 89-105.

Poupeau, F.-M., « Analyser la relation client dans les services en réseaux. Quelques hypothèses autour d’une grille de lecture à trois niveaux », Flux, 84, 2011, pp. 42-52.

Poupeau, F.-M., « Rentrer dans les bons tuyaux de l’organisation. Le sort du client domestique dans le processus de raccordement au gaz », Revue française de sociologie, 51, 4, 2010, pp. 615-640.

Poupeau, F.-M.,« Domestic customers and reform of the gas sector. An organisational sociology perspective », Energy Policy, 37, 2009, pp. 5385-5392.

 

La régulation des plateformes numériques

 

Le deuxième axe de mes recherches porte sur la régulation des plateformes numériques, outils qui se diffusent largement dans un grand nombre de domaines de l’action publique (mobilités, logement, etc.). Il porte plus particulièrement sur le « Mobility as a Service » (MaaS), dans le cadre d’un projet porté au sein d’une Chaire de recherche signée en 2020 entre la RATP et l’Ecole des Ponts ParisTech, que je co-dirige avec Virginie Boutueil (socio-économiste au LVMT). Ce dispositif a permis d’embaucher une post-doctorante spécialiste des questions de mobilité, Julia Janke, et associe un géographe, Thomas Quillerier. Par ailleurs, je dirige actuellement la thèse de Guillaume Fournier (en convention Cifre avec Kisio, groupe Keolis), qui traite du même sujet, dans une perspective plus orientée vers la sociologie économique.

Le « Mobility as a Service » (MaaS) peut être défini, à grands traits, comme un service destiné aux usagers, proposé via une application ou un site internet, qui combine l’offre de plusieurs modes de transport pour lesquels sont associées des fonctionnalités de calcul d’itinéraire, d’estimation tarifaire et de paiement. On connaît aujourd’hui le MaaS sous des noms de marque comme Whim, Citymapper ou Waze, pour n’évoquer que les plus cités et répandus dans le monde.

Apparu à partir des années 2000 dans un contexte de développement des technologies du numérique et d’essor de nouveaux modes et services de mobilité partagée, cet outil, que l’on peut apparenter à une plateforme numérique, a été notamment mis en avant, en France, par la loi d’orientation des mobilités du 24 décembre 2019, qui renforce les compétences des autorités organisatrices des mobilités. On lui assigne plusieurs objectifs : économiques (dynamiser l’offre de transports et de mobilité, notamment alternatifs à la voiture), environnementaux (réduire les pollutions atmosphériques et les émissions de gaz à effet de serre grâce à un moindre usage des véhicules individuels) et sociaux (favoriser une meilleure accessibilité pour une population qui ne dispose pas de voiture particulière ou de transports en commun à proximité de son domicile ou de son travail).

L’introduction du MaaS soulève de nombreux enjeux pour les pouvoirs publics, notamment pour les Régions et les Intercommunalités françaises, en leur qualité d’autorités organisatrices des mobilités. Quel positionnement adopter vis-à-vis de cet outil (laisser-faire le marché, susciter, accompagner ou encadrer leur déploiement, etc.) ? Quelles compétences et formes de régulation développer pour en maîtriser l’usage (contractualisation, partenariats public-privé, modes de gouvernance, etc.) ? Quelles articulations repenser avec les opérateurs historiques de transports ? Quelles modalités de coordination entre territoires, afin d’éviter des effets de fragmentation ? Telles sont quelques-unes des questions qui sont abordées dans ce projet de recherche, qui s’appuie sur une équipe pluridisciplinaire de sciences humaines et sociales se nourrissant de travaux de sociologie, science politique, géographie et socioéconomie.

Pour répondre à ces interrogations, le projet est bâti autour de trois axes de recherche complémentaires.

La création d’un observatoire mondial des plateformes de Maas vise à décrire de manière précise et complète la diffusion de l’outil, à partir d’une définition stabilisée (à partir de quel périmètre d’offres de transports et de services peut-on parler de Maas ? quelles sont les fonctionnalités minimales à intégrer ?) Afin de saisir les dynamiques de déploiement de ces plateformes, dans l’espace et dans le temps, les données produites en début de projet seront mises à jour en 2022.

La rédaction de quelques monographies de villes a pour vocation à analyser de manière plus fine et qualitative la manière dont les autorités publiques locales s’approprient, en pratique, le MaaS. Sont notamment abordées les questions de choix de modèles économiques, de formes de gouvernance et de régulation ou de mise en œuvre de types de politiques publiques (en matière d’environnement, d’inclusion sociale, etc.), en fonction des contextes locaux.

La mise en place d’une méthodologie d’évaluation des effets du MaaS constitue un dernier aspect du projet, à portée plus « opérationnelle ». Elle répond à un constat fort : l’absence d’outil fiable pour évaluer ce que produisent ces plateformes pour la collectivité. Il s’agira ainsi, en toute fin de projet, d’élaborer une méthodologie permettant aux pouvoirs publics de mieux mesurer et connaître les impacts que peut avoir le MaaS au regard des différents objectifs qui peuvent leur être assignés.

Outre la tenue de réunions régulières entre les équipes du LATTS-LVMT et de la RATP, le projet est organisé autour d’un séminaire semestriel intitulé « La mobilisation du MaaS par les villes : modèles, gouvernance, effets ». Rassemblant un public composé de chercheurs et praticiens, il vise à structurer une communauté d’échanges autour du MaaS et de ses usages.

 

La réforme de l'Etat terrritorial en France

 

1. PRESENTATION GENERALE

Le troisième axe principal de mes recherches porte sur la transformation de l’Etat territorial en France. Il s’agit de réinvestir un objet longtemps « canonique » de la science politique française (je pense évidemment aux travaux menés par le Centre de sociologie des organisations dans les années 1960-1970), mais quelque peu délaissé depuis, au profit d’autres types d’acteurs ou de problématiques (villes et régions, gouvernance urbaine et territoriale, gouvernance multi-niveaux, etc.). L’occasion m’en a été donnée avec le lancement, en 2008, de la Réforme de l’administration territoriale de l’État (RéATE), dans le cadre de la Révision générale des politiques publiques (RGPP). Conjuguée à la LOLF, votée en 2001, la RéATE et les initiatives qui lui ont succédé (MAP, etc.) a reconfiguré le paysage politico-administratif français. En région, les nouvelles directions régionales de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL), des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (DIRECCTE), de la jeunesse, des sports et de la cohésion sociale (DRJSCS) ont pris place parmi les structures bâties autour des préfets de région. Dans les départements, deux ou trois nouvelles directions départementales interministérielles (DDi) ont été créées au 1er janvier 2010 et placées sous l’autorité des préfets. Les anciennes directions départementales de l’équipement (DDE), de l’agriculture et de la forêt (DDAF) et, dans les régions côtières, des affaires maritimes (DDAM), ont été regroupées pour créer des directions départementales des territoires et de la mer (DDTM), en charge de l’aménagement durable des territoires. Les directions départementales des affaires sanitaires et sociales (DDASS), de la jeunesse et des sports (DDJS), des services vétérinaires (DDSV) et de la concurrence et de la répression des fraudes (DDCCRF) ont été quant à elles été fusionnées au sein d’une seule direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCSPP) ou de deux structures distinctes (DDCS et DDPP), lorsque le seuil de population concernée ou certains enjeux de politique publique l’exigeaient. Bien qu’il soit un peu tôt pour pouvoir statuer sur ses effets de long terme, le vaste chantier de réagencement institutionnel que constitue la RéATE semble bien marquer une étape importante dans la transformation de l’Etat déconcentré et dans son rapport aux territoires.

 

1.1. L’émergence d’un Etat régional en France

Dans ce cadre général, je me suis tout d’abord intéressé aux nouvelles formes de régulation administratives qui émergent au niveau local, entre échelons régional et départemental. J’ai notamment mis au jour ce que j’ai appelé un « modèle en Y », qui s’articule autour de quatre principaux protagonistes : le préfet de région (et son état-major), la direction régionale ministérielle, les préfets de département et les DDT(M) et DDCS/PP. Ce nouveau modèle confirme l’hypothèse d’un déclin de l’échelon départemental au profit de la région, laquelle cumule, à travers les réformes, deux fonctions essentielles de pourvoyeuse de ressources et de « donneuse d’ordre », autant d’attributs qui participent de son rôle de pilote des politiques publiques (même si l’apprentissage de ce nouveau rôle est lent et difficile). De ce point de vue, l’enquête montre que, contrairement à certaines réformes antérieures, qui avaient buté sur de fortes résistances (régionalisation de 1964, déconcentration dans les années 1980-1990, etc.), les transformations récentes ont profondément reconfiguré le système administratif français et son implantation historique. Ce travail est actuellement complété par l’analyse du processus de dialogue de gestion au Ministère de l’écologie, moment important dans la vie des administrations, dans la mesure où il permet d’allouer les ressources humaines et financières aux opérateurs de l’État et aux directions régionales (en collaboration avec Sarah Russeil, chercheuse associée au laboratoire EVS-RIVES).

 

1.2. Les directions départementales interministérielles

L’autre pan de mes recherches concerne la création des directions départementales interministérielles (DDT-M et DDCS-PP). Il s’agit de voir ce que les réformes de l’Etat territorial font à ces structures qui ont succédé aux anciennes directions départementales de ministères sectoriels (DDE, DDA, DDASS, DSV, DDCCRF, etc.). Mes recherches portent les pratiques de travail qui résultent des transformations, les fonctionnements collectifs, la recomposition des rapports avec les préfets, l’émergence de nouvelles cultures administratives et les relations avec les usagers et les ressortissants de politiques publiques.

 

2. PROJET DE RECHERCHE EN COURS

Après avoir travaillé sur ces nouveaux agencements administratifs (re-hiérarchisation, jeux d’acteurs, cultures professionnelles, ré-articulation des rapports avec les destinataires des politiques publiques, etc.), je poursuis actuellement mes recherches sur l’État territorial en m’intéressant au dialogue de gestion. Créé par la LOLF, le dialogue de gestion est un moment important dans la vie des administrations, dans la mesure où il alloue les ressources humaines et financières aux opérateurs de l’État et aux directions régionales. Il s’agit donc d’un instrument particulièrement intéressant à étudier pour comprendre les logiques de déconcentration à l’oeuvre dans les ministères et la montée en puissance d’une régionalisation de l’Etat.

Je travaille sur ce sujet avec Sarah Russeil, docteure en Sciences politique (Université Lyon 2) associée au laboratoire RIVES (ENTPE), et actuellement cheffe du bureau des transports publics au Ministère de la transition énergétique et solidaire.

 

3. QUELQUES PUBLICATIONS SUR CE DEUXIEME AXE

Articles dans des revues académiques

Poupeau, F.-M., « L’émergence d’un État régional pilote. La recomposition des jeux administratifs autour du ministère de l’écologie et du développement durable dans une région française », Gouvernement & action publique, 2, 2, 2013, 249-277.

Poupeau, F.-M., « (Con)fusion dans l’État départemental. La mise en place des Directions départementales des Territoires et de la Mer (DDTM) », Revue française d’administration publique, 137, 2011, 517-535.

Poupeau, F.-M., « En quête d’une interministérialité départementale. La difficile constitution des DDT(M) et DDCS/PP », in Bezes, Philippe, Le Lidec, Patrick, La rationalisation de l’état territorial, Paris, Presses de Sciences Po, à paraître en 2019.

Poupeau, F.-M., « L’organisation des services déconcentrés de l’État : quels changements avec la RéATE ? », Cahiers français, 384, 2015, 49-54.

Voir aussi une tribune pour la revue Acteurs publics (décembre 2012) : Un Etat déconcentré sans dessus dessous_12_12_2012

 

Cas pédagogique

Ces recherches ont également donné lieu à la confection d’un cas pédagogique très étoffé (« La réforme de l’Etat territorial en France. Le cas du Ministère de l’écologie et du développement durable (MEDD) », environ 100 pages), qui alimente le cours de sociologie des organisations que je donne désormais à l’Université Mohammed VI Polytechnique de Benguerir (Maroc), dans le cadre du Mastère MAPA-M qui a été lancé en 2018 en partenariat avec l’Ecole des ponts ParisTech.

 

État, pouvoirs locaux, centralisation. La dynamique des relations intergouvernementales en France (1870-1980)

 

1. PRESENTATION GENERALE

Le quatrième et dernier axe de recherche porte sur la dynamique des relations État-pouvoirs locaux en France, de 1870 à 1970. Cette période, comprise entre les grandes lois de décentralisation de la Troisième République et celles de 1982-1983, correspond à une phase importante de l’édification du système politico-administratif français contemporain. Elle marque l’entrée des communes et des conseils généraux dans la fabrique du welfare state, qui se manifeste par une formidable explosion des domaines et champs d’action pris en charge par la puissance publique, dans un contexte de démocratisation de la société française. Elle se caractérise aussi par la résistible montée en puissance de l’appareil d’État et la relégation progressive de l’action des pouvoirs locaux, longtemps empreinte d’autonomie et d’innovation (thèse des socio-historiens), à un rôle d’ajustement et d’adaptation des politiques publiques impulsées par l’État central (thèses du CSO des années 1960-1970).

 

1.1. Les pouvoirs locaux et l’électricité en France (1880-1980) : une autre histoire du service public

J’ai démarré cette réflexion par un travail de grande ampleur portant sur le processus de construction du service public de l’électricité en France (1880-1980). À rebours de l’historiographie dominante (qui insiste sur le rôle de l’État central, des partis politiques, des grands corps techniques ou du syndicalisme, etc.), j’ai montré le rôle important joué par les pouvoirs locaux dans l’édification de ce qui est devenu un pilier de l’État-Providence en France, au XXe siècle. Cette influence, peu connue, doit être mise en regard avec les origines du secteur électrique : un système sociotechnique ancré et organisé au niveau communal. Jamais effacée, cette « matrice » a façonné de manière durable la gestion du service public. Elle explique le maintien de plusieurs prérogatives au moment de la nationalisation (concessions de distribution, régies municipales et départementales, etc.). Elle éclaire la prise de certaines décisions après la création d’Électricité de France, en matière de redistribution sociale (soutien aux usagers domestiques) ou d’aménagement du territoire (péréquation des prix, électrification rurale). En exhumant l’action des pouvoirs locaux et de leur principale organisation représentative, la FNCCR (Fédération nationale des collectivités concédantes et régies), cette autre histoire du service public, racontée « par le bas », nuance la vision d’un État hégémonique. Elle permet aussi de mieux appréhender les mutations contemporaines du secteur électrique, à l’heure où les questions de décentralisation refont surface dans les débats politiques. Plusieurs articles (sur la péréquation des tarifs domestiques de l’électricité, sur l’action des conseils généraux pendant l’entre-deux-guerres, sur le rôle des syndicats de communes, etc.) ont été rédigés à partir de cette recherche, ainsi qu’un livre de synthèse, paru fin 2017 aux éditions Peter Lang, qui a obtenu le prix de l’Association académique pour la recherche en histoire et sociologie de l’énergie (AARHSE).

Ce livre, intitulé « Les pouvoirs locaux et l’électricité en France (1880-1980). Une autre histoire du service public », est désormais disponible gratuitement en ligne à l’adresse suivante : https://www.peterlang.com/view/title/65256

 

Sur l’histoire de la distribution publique d’électricité, voir la vidéo suivante :

 

Sur l’histoire du Syndicat intercommunal de la périphérie de Paris pour l’électricité et les réseaux de communications électroniques (Sippérec), voir la vidéo présentant certains aspects de l’ouvrage publié avec Emmanuel Bellanger en 2013 :

 

1.2. Les relations intergouvernementales en France : une perspective sociohistorique (1870_1980)

Ce travail a servi de base de réflexion empirique à un mémoire de HDR soutenu fin 2015 à l’Université Paris-Est (garant : Jean-Claude Thoenig). L’idée directrice a été de penser à nouveaux frais la dynamique de centralisation qui a couru en France entre 1870 et 1980. L’une des hypothèses que j’ai testée est celle d’un jacobinisme à double face : certes « apprivoisé » (pour reprendre l’expression chère aux chercheurs du CSO dans les années 1960), mais aussi « apprivoisant ». Ce dernier terme suggère que les pouvoirs locaux n’ont pas fait que négocier constamment les transformations du système politico-administratif français. Disposant de ressources institutionnelles limitées (juridiques et financières), en proie (comme l’état) à de profondes divisions internes (entre communes rurales et urbaines, entre départements et régions), soumis à des stratégies individuelles de la part des acteurs qui les composent (comme l’aspiration de certains élus ou fonctionnaires à faire carrière et/ou se faire reconnaître dans l’espace institutionnel national), ils n’ont pas toujours été en mesure de résister aux velléités d’hégémonie d’un certain nombre de forces jacobines composant le « système état ».

Partant, il me semble donc nécessaire de revenir à une conception plus équilibrée de la dynamique des relations intergouvernementales en France. S’opposant aux analyses par trop formalistes des spécialistes du droit et des sciences administratives, les chercheurs du CSO ont, à juste titre, offert une analyse plus fine de l’état du système de relations « centre-périphérie », en mettant en évidence l’existence de formes d’arrangements multiples entre niveaux de gouvernement. Les socio-historiens ont ensuite poursuivi avec succès ce travail de déconstruction, en se penchant notamment sur les débuts de la Troisième République, période clé pour comprendre l’édification de l’État Providence. Ils ont montré que les pouvoirs locaux ont pu jouir d’une certaine autonomie, qui leur a permis de mener des politiques innovantes (hygiène, urbanisme, social, etc.). Mais à trop vouloir relativiser la capacité d’action de l’état, ces travaux ont eu tendance, inversement, à surestimer celle des pouvoirs locaux. En cherchant à mettre au jour certains mécanismes de subordination (monopole de l’état sur certaines ressources juridiques, financières et politiques ; conformation des élus locaux et des fonctionnaires territoriaux à des valeurs dominantes, reconnues comme légitimes ; difficulté voire incapacité pour eux à mettre en œuvre des politiques publiques locales alternatives ; divisions internes dont certaines administrations ont pu profiter, etc.), j’ai voulu contribuer à faire émerger une vision plus nuancée de l’analyse du système politico-administratif français, qui rende mieux compte de ce qui a été quand même une dynamique de long terme en France : une lente accaparation par l’état central et certaines institutions paraétatiques (entreprises publiques, opérateurs, etc.) de fonctions multiples d’administration des territoires et des populations.

 

2. PROJETS DE RECHERCHE A VENIR

Mon objectif est de mener quelques recherches complémentaires à cette HDR, afin de pouvoir rédiger un ouvrage de synthèse d’ici quelques années. A ce stade, quatre principaux chantiers de recherche me semblent importants à mener : le rôle des associations d’élus et de fonctionnaires locaux dans la formation de l’État-Providence (avec la perspective d’organiser un colloque international sur le sujet, avec une dimension contemporaine, mais aussi de lancer une thèse sur l’Association des ingénieurs des villes de France) ; le rôle des conseils et commissions (conseils supérieurs et départementaux de l’instruction publique, de l’assistance publique, de l’hygiène, etc.) dans la fabrique de l’action publique ; la place des questions de décentralisation dans le parti radical et enfin une analyse de trajectoires de « notables locaux » (biographies et récits de vie).

 

3. QUELQUES PUBLICATIONS SUR CE TROISIEME AXE

Poupeau, F.-M., L’électricité et les pouvoirs locaux en France (1880-1980). Une autre histoire du service public, Bruxelles, Éditions Peter Lang, 2017 (collection « Histoire de l’énergie »).

Poupeau, F.-M., « Etat, pouvoirs locaux, centralisation. La dynamique des relations intergouvernementales en France (1870-1970) », Habilitation à diriger des recherches, 2 tomes, Université Paris-Est, 2015.

Bellanger, E., Poupeau, F.-M., Lumières sur la banlieue. Histoire du syndicat intercommunal de la périphérie de Paris pour l’électricité et les réseaux de communication (SIPPEREC), Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2013.

Poupeau, F.-M., « La fabrique d’une solidarité territoriale. État et élus ruraux dans l’adoption d’une péréquation des tarifs de l’électricité en France », Revue française de science politique, 57, 5, 2007, 599-628.

Poupeau, F.-M., « Un siècle d’intervention publique dans le domaine de l’énergie », Gérer et comprendre, 2004, 77, 6-15.

Poupeau, F.-M., « Des passeurs vers la modernité : les Conseils généraux et l’électrification de la France durant l’entre-deux-guerres », Pour Mémoire, Comité d’histoire du MEDDE, n°HS, hiver 2015-2016, 159-165.

 

Enseignement, direction de thèses et participation à des jurys de thèse

 

Encadrement de thèses (en cours et soutenues)

  • Belvèze, Corinne, Construire une influence dans les interstices de l’Union européenne. Mobilisation et place des collectivités territoriales européennes dans les textes adoptés en procédure législative ordinaire (paquets « économie circulaire » et « énergie propre pour tous les européens »), thèse de science politique soutenue le 16 juin 2020, Université Paris-Est. Pour plus de précisions, voir https://latts.fr/chercheur/corinne-belveze/
  • Bigorgne, Marie, L’action publique territoriale sous contrainte budgétaire ? La gestion financière des investissements publics locaux, thèse de science politique entamée en novembre 2017, Université Paris-Est, en co-direction avec Ludovic Halbert (LATTS). Pour plus de précisions, voir https://latts.fr/chercheur/marie-bigorgne/
  • Fournier, Guillaume, La gouvernance de la mobilité urbaine. Stratégies des acteurs de marché et modes de régulation à l’heure des plateformes numériques, thèse de science politique, Ecole des ponts ParisTech. Pour plus de précisions, voir https://latts.fr/chercheur/guillaume-fournier/
  • Gabillet, Pauline (en co-direction avec Sylvy Jaglin, Professeure à l’Université Paris Est), Les entreprises locales de distribution à Grenoble et Metz : des outils de gouvernement énergétique urbain partiellement appropriés, thèse en aménagement et urbanisme, soutenue le 21 septembre 2015 à l’Université Paris Est. Pour consulter le mémoire de thèse, voir https://pastel.archives-ouvertes.fr/tel-01357860
  • Marchand, Mathilde, Les stratégies de transition énergétique des métropoles françaises. Outils, innovations et dynamiques institutionnelles, thèse de science politique entamée en décembre 2017, Université Paris-Est. Pour plus de précisions, voir https://latts.fr/chercheur/mathilde-marchand/
  • Muller, Elise, Le développement de l’hydrogène dans les territoires. Stratégies des acteurs privés et rôle des pouvoirs publics, thèse de science politique débutée en septembre 2019, Ecole des ponts ParisTech,  en co-direction avec Caroline Gallez (LVMT) et en collaboration avec Benoît Boutaud et Annabelle Brisse (Institut Eifer, Karlsruhe).Pour plus de précisions, voir https://latts.fr/chercheur/elise-muller/

 

Participation à des jurys de thèse

Veltz Marie, La ville des plateformes à l’ère du numérique. Les enjeux politiques de l’émergence d’un nouvel imaginaire-pratique, thèse en aménagement de l’espace et urbanisme (dir. Antoine Picon, LATTS), Université Paris-Est, 18 décembre 2020 (président).

Guimont Clémence, Politique(s) du vivant. La fabrique territoriale des politiques de biodiversité dans le Nord-Pas-de-Calais (1992-2020), thèse de science politique, Université de Lille (dir. Anne-Cécile Douillet et Pierre Mathiot, CERAPS), 11 décembre 2020 (rapporteur).

Jobert Arthur, Le sens territorial. L’acceptabilité et les dynamiques de professionnalisation de la relation aux parties prenantes à électricité de France, thèse de sociologie, Université Paris-Est (dir. Vincent Spenlehauer, LISIS), 7 février 2020.

Angot Sylvère, La « modernisation de l’état », indifférente à l’expertise des services en territoires. La Réforme de l’Administration Territoriale de l’état dans les domaines de la Cohésion sociale et du Développement durable (2009-2015), thèse de sociologie, Université Paris-Est (dir. Vincent Spenlehauer, LISIS), 20 janvier 2020.

Wernert Carole, L’historicité de la transition énergétique bas carbone. Analyse comparée des politiques énergie-climat locale en France (Metz) et en Allemagne (Sarrebrück), thèse en aménagement de l’espace et urbanisme – géographie, Université du Maine Le Mans (dir. Cyria émelianoff, ESO), 5 décembre 2019 (rapporteur).

Dedieu Claire, Quand l’état se retire. La suppression de l’ingénierie publique territoriale dans le domaine de l’eau, thèse en science politique Université de Montpellier (dir. Sylvain Barone et Emmanuel Négrier, CEPEL), 19 novembre 2019 (rapporteur).

Fontaine Antoine, De la source à la ressource. Territoires, héritages et coopération autour de la valorisation de l’énergie solaire en Rhône-Alpes, thèse en aménagement et urbanisme, Communauté université Grenoble Alpes (dir. Alain Nadaï, Olivier Soubeyran et Olivier Labussière, CIRED-PACTE), 18 mai 2018.

Dégremont Marie, Transitions énergétiques et politiques à l’orée du XXe siècle. L’émergence en France d’un modèle territorial de transition énergétique, thèse de sociologie, Sciences Po Paris (dir. Olivier Borraz et Patrick Le Lidec, CSO), 14 mai 2018 (rapporteur).

Leprêtre Nicolas, Les transformations de l’action publique au prisme de l’introduction des réseaux électriques intelligents. Le cas des expérimentations de smart communities au Japon, thèse de science politique (dir. Yveline Lecler, TRIANGLE), Sciences-Po Lyon, 28 novembre 2016 (rapporteur).

Boutaud, Benoît, Un modèle énergétique en transition ? Centralisme et décentralisation dans la régulation du système électrique français, thèse en aménagement et urbanisme, Université de Paris-Est (dir. Olivier Coutard, LATTS), Université Paris-Est, 12 octobre 2016.

Caillaud, Kevin, Vers une gouvernance territoriale de l’environnement ? Analyse comparée des politiques départementales de gestion de l’eau destinée à la consommation humaine et des déchets municipaux, thèse de sociologie, Université de Strasbourg (dir. Rémi Barbier, GESTE), 19 septembre 2013.

 

Cours en formation initiale

  • Suivi des stages d’immersion et de stages scientifiques des élèves de 1ère année de l’Ecole des ponts (2000-2019).
  • « La réforme de l’Etat territorial en France », « Séminaire énergie », suivi de Groupes d’analyse de l’action publique (GAAP) et de Mémoires de fin d’étude, Mastère spécialisée Politiques et actions publiques pour le développement durable (PAPDD), Ecole des Ponts ParisTech.
  • Co-responsable (avec Lydie Laigle) du module « Gouvernance territoriale de la transition énergétique », Master Energie de l’Ecole des Ponts ParisTech. Pour en savoir plus : https://www.ecoledesponts.fr/master-tet-transition-energetique-territoires

 

Cours en formation continue

  • « Sociologie des organisations et de l’action organisée », cours dans le cadre du Mastère spécialisé Action publique avancée au Maroc (MAPA-M), Ecole des Ponts ParisTech, Université Mohammed VI Polytechnique (Benguerir).
  • « Comprendre les dynamiques de l’action collective », formation pour les cadres d’administration centrale du Ministère de l’écologie et du développement durable.

 

Recherche "hors piste". A contre-courant du siècle. Le Docteur Rouger, médecin à Fontaines (1870-1969)

 

Mon activité du chercheur n’est pas simplement « dictée » par ces quelques axes stratégiques, menés sur le long terme autour d’objets, thèmes, problématiques qui s’inscrivent dans un paysage académique bien bordé, en prise plus ou moins directe avec des préoccupations du moment des praticiens et des citoyens.

Elle est faite également faite d’enquêtes répondant à des « coups de coeur » plus ponctuels, des rencontres, des envies de sortir de mes propres sentiers battus pour arpenter d’autres champs et assouvir le besoin de curiosité qui est propre à l’activité de recherche.

Je me suis donc lancé, sur mon temps libre, dans une recherche au long cours sur la figure d’un personnage singulier : le Docteur Albert Rouger (1969-1970).

Deux conférences de présentation de cette recherche ont eu lieu les 1er et 2 novembre 2019, respectivement à Doix-lès-Fontaines (lieu de naissance du Dr Rouger) et à Fontenay-le-Comte.

https://www.ouest-france.fr/pays-de-la-loire/doix-les-fontaines-85200/doix-les-fontaines-qui-etait-albert-rouger-medecin-fontaines-6584397

Désormais, je m’attelle à la rédaction d’un ouvrage, dans une perspective de « micro-histoire » soucieuse de montrer, à travers cette biographie, quelques facettes de l’histoire politique, sociale et médicale de la France du XXème siècle.

Mais campons brièvement le personnage…

Le docteur Albert Rouger a été une figure bien connue, en son temps, des habitants du Sud-Vendée et au-delà (1). Il est né le 14 octobre 1870 à Fontaines (Vendée). Après une scolarité dans la commune puis à Fontenay le Comte (collège Saint-Joseph) et à Luçon (institution Richelieu), il part suivre des études à l’école de médecine de Nantes, qui dépendait alors de la Faculté de médecine de Paris. Il y côtoie notamment Gustave Rappin, qui a fondé dans cette ville une antenne de l’Institut Pasteur. Son diplôme obtenu, Albert Rouger s’installe en 1898 dans sa commune natale de Fontaines. Il y restera toute sa vie en tant que médecin, à l’exception des années 1914-1918, durant lesquelles il est mobilisé au front (comme lieutenant-major) puis, en 1918, à l’hôpital de Ploërmel dans le Morbihan. Le docteur Rouger s’implique également tout au long de sa carrière dans la vie fontenoise. Il est conseiller municipal de 1900 à 1959 et maire de 1929 à 1935.

Au sortir de la guerre, le docteur Rouger expérimente la mise au point d’un sérum, en s’inspirant des travaux d’Auguste Lumière. Ce sérum, dont la composition est stabilisée à la fin des années 1920, est réputé guérir les problèmes d’arthrose, d’asthme et de rhumatisme. Le Docteur Rouger connaît alors une notoriété qui ne cesse de croître. Il reçoit tout d’abord, durant l’entre-deux-guerres, une clientèle locale puis régionale. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, sa réputation prend une toute autre ampleur et dépasse de loin les frontières du Grand Ouest pour gagner l’ensemble du pays. Fontaines attire même de nombreux patients venus du monde entier (Belgique, Suisse, Italie, Brésil, Etats-Unis) et quelques personnalités de renom comme Edith Piaf (attesté dans sa biographie), Fangio (d’après les rumeurs) ou Mohammed V, roi du Maroc (témoignage oral). Les années 1950-1960 correspondent à un pic de notoriété, les habitants de Fontaines se souvenant encore des quelque 100 à 150 patients quotidiens que pouvait attirer leur médecin, et qui se rendaient dans la commune par chemin de fer (liaison Paris-Niort-Fontaines, lorsque la commune était encore desservie par le train), autocars (liaisons régulières avec plusieurs départements français, notamment dans le nord et l’est de la France) et taxis. Cet afflux contribue à assurer une certaine prospérité au village, qui est par ailleurs un important lieu de foires (marché de bestiaux). La réputation du docteur Rouger est favorisée par la rédaction de plusieurs articles de la presse régionale et nationale (dont Paris Match), ainsi que quelques ouvrages rédigés par des défenseurs ou des pourfendeurs des médecines dites « alternatives ».

Ce succès est toutefois terni par certains ennuis auprès de la profession médicale. En 1950, l’ordre des médecins régional inflige une suspension d’un an docteur Rouger, au motif qu’il n’a pas livré le secret de la fabrication de son remède, comme l’y oblige le codex phamaceutique. Bien que rétabli par l’ordre national des médecins, qui annule cette décision en 1951, le docteur Rouger conservera par la suite une certaine rancœur à l’égard de l’institution médicale. Il continue d’administrer ses piqûres jusqu’à l’été 1966, peu de temps avant sa mort, qui survient le 25 octobre 1969, à l’âge de 99 ans. Depuis quelques années, Fontaines, qui fait désormais partie de la commune de Doix-lès-Fontaines, lui a érigé une statue près de l’église.

Même si je dispose actuellement d’un fond documentaire très important, issu de diverses archives (commune de Fontaines, département de la Vendée, ordre des médecins, paroisse de Fontaines, évêché de Luçon, ministère de la Défense, fonds privés), d’une revue de la pression régionale (une dizaine de titres ont été analysées) et d’une vingtaine de témoignages (avec des habitants de Fontaines et d’anciens patient.e.s venu.e.s de toute la France), je suis encore à la recherche de tout type de témoignage et de documents (correspondances, photographies, coupures de presse, etc.) qui pourrait être en possession des lecteurs de cette « recherche hors piste ». Tout détail, toute anecdote, aussi futiles semble-t-il paraître, sont souvent précieux pour qui se livre à un travail méticuleux de « micro-histoire ».

Pour tout commentaire, merci de m’envoyer un mél (fm.poupeau@enpc.fr) ou d’alimenter le forum de discussion ouvert grâce au soutien des Archives départementales de la Vendée :

http://www.laboratoire-archives.vendee.fr/Entraide/Les-connaissez-vous/2013-01-Incroyable-succes-d-une-medecine-alternative-celle-du-Docteur-Rouger-1870-1969-a-Fontaines

 

(1) Cf les archives départementales de la Vendée, notice de l’abbé Merlet intitulée « Eugène [et non Albert] Rouger », présentation faite devant la Société d’Ethnologie et de Folklore du Centre-Ouest. Voir aussi le travail de Patrick Majou (Thèse pour le diplôme d’Etat de docteur en médecine, Université de Nantes, 1989).

 

Publications

Les commentaires sont clos.